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Aikido Zen Yoga Tai Chi Chuan Bruxelles / Hui Neng /

 

aikido zen chan yoga taichi bruxelles / 2 aveugles sur un pont (détail) Hakuin

 

Deux aveugles sur un pont (détail) – Hakuin

 

 

Cela fait bien longtemps que Hui Neng nous était tombé dans les mains, en l’occurrence dans un petit livre (Discours & Sermons) tiré du « sutra de l’estrade sur les pierres précieuses…etc ». Vous trouverez facilement ce texte un peu partout car c’est devenu un must dans le milieu du zen (qui n’en n’a pourtant pas). Donc voici une bonne présentation de la chose, par un monsieur Jugon que nous ne connaissons pas, que nous remercions et dont nous n’avons pu repérer qu’un ouvrage en édition accessible : « PETITE ENFANCE ET MATERNITÉ AU JAPON » chez l’Harmatan. On ne sait jamais!

 

Donc, ce texte est extrait d’un article de Jean-Claude Jugon, psychologue clinicien, docteur en psychologie, Professeur à l’Université de Shizuoka, « Pour un zeste de sang zen », in: Ebisu, N. 20, 1999. pp. 151-180 (doi : 10.3406/ebisu.1999.1018). En vert, insert de DDB

 

 

 

 

 aikido zen Bruxelle / Shi Ke Zen master Xème

 

Dans le développement historique du Chan (cad : de la pratique bouddhique qui sera appelé Zen au Japon), il existe une figure tout à fait originale qui est celle du 6ème patriarche chinois, Hui-Neng (638-713). C’est à partir de lui que le Bouddhisme indien a véritablement été façonné par la mentalité chinoise. Issu de l’esprit indien hautement, hautement métaphysique et spéculatif, il a dû se plier à l’esprit chinois, pragmatique, réaliste, positif.

Selon la tradition (disons : la légende!), Hui-Nen était illettré mais il possédait une très forte intuition religieuse. Ayant entendu un jour réciter un sûtra, il en fut si ému qu’il décida de consacrer sa vie à l’étude du Chan.

 

Lorsqu’il arrive au monastère situé sur la montagne de la Prune Jaune, le maître qui le reçoit lui demande :

 

Tu es donc un homme du Sud, mais les hommes du Sud n’ont pas de nature bouddhique ; comment peux-tu avoir l’espoir d’atteindre l’état de Bouddha ? (ce qui est quand même un peu stupide, il faut bien le dire)

 

Sur quoi Hui-Neng répond :

 

II peut y avoir des gens du Sud et des gens du Nord mais quand il s’agit de la nature du Bouddha, comment peut-on faire une telle distinction ?

 

Cette réponse plait au maître qui envoie Hui-Neng comme broyeur de riz dans la communauté monastique? C’est-à-dire au poste le plus obscur et le plus ingrat qui soit. Un an plus tard, le maître éprouve le désir de choisir son successeur et demande à chaque moine de composer une strophe afin de pouvoir se rendre compte de leur évolution spirituelle. Comme chacun s’accordait à penser que Shenxiu (605 ?-706) était le successeur obligé du maître et il n’y a que lui pour composer une strophe. Il l’accroche sur un poteau dans la cour du monastère :

 

Le corps est comme l’arbre de la Bodhi

L’âme est comme un miroir brillant

Veille à le tenir toujours propre

Sans laisser la poussière s’amasser sur elle

 

Hui-Neng se fait lire cette strophe et dicte la sienne à une tierce personne :

 

La Bodhi n’est pas comme l’arbre

Le miroir brillant ne luit nulle part

Comme dès le premier jour il n’y a rien

Où la poussière pourrait-elle s’amasser ?

 

Le maître comprit que Hui-Neng était digne de le remplacer mais, ayant peur d’une émeute, il lui passa en secret les insignes de la succession (le bol de mendiant et la robe). En effet, Hui-Neng ne jouait qu’un rôle très obscur au sein de la communauté monastique et, de plus, il n’était encore que laïc. Le soir même, Hui-Neng s’enfuit du temple vers le sud de la Chine où il se cachera, vivant en compagnie de chasseurs. Une quinzaine d’années plus tard, il se fera reconnaître au cours d’une anecdote restée célèbre dans les annales du Zen.

 

Arrivant au temple de Fa-Xing, Hui-Neng surprit des moines qui se disputaient au sujet d’une oriflamme qui flottait au vent. « Qui de l’oriflamme ou du vent s’agitait ? », telle était la question. Hui-Neng les interrompit : « Ce n’est ni le vent ni l’oriflamme mais votre propre esprit qui s’agite ». Les moines furent grandement impressionnés et réclamèrent son enseignement. Hui-Neng révéla alors qu’il était le 6ème patriarche.

 

L’enseignement de Hui-Neng

 

 

aikido zen Bruxelles / Hakuin, Ume Tenjin

 

D’après Hui-Neng, le Zen consiste à « voir dans sa propre nature » ou encore à « voir quel était notre visage originel avant notre naissance ». Ces deux propositions sont identiques. Elles mettent l’accent sur la nécessité de faire l’expérience de Prajnâ. C’est-à-dire d’éprouver en nous, au sens de « mettre à l’épreuve » et de « faire la preuve », ce « quelque chose » qui demeure éternellement jeune. Cette conception dynamique du Zen s’opposait à celle de son adversaire Shenxiu qui préconisait par la méditation la pacification des pensées et des désirs.

 

La comparaison des deux strophes ne laisse aucun doute à cet égard. Pour Hui-Neng, la pacification du mental selon Shenxiu consistait à remplacer une illusion par une autre illusion, celle de pouvoir s’affranchir de toute illusion en maintenant l’esprit dans un état de torpeur. Le but essentiel de la méditation ne pouvait être de réduire ou d’annihiler purement et simplement la conscience de l’ego pour percevoir la vacuité de toutes choses. De telles pratiques ne constituaient qu’une opération chirurgicale de la pensée sur elle-même (la poussière sur le miroir) conduisant à une sorte de « belle indifférence » où le sentiment religieux (la foi) n’avait plus aucune fonction à remplir. Ne plus penser, ne plus sentir ni ressentir, était-ce là faire l’expérience de Prajnâ ?

 

Hui-Neng est catégorique et répond par la négative : « Comme dès le premier jour il n’y a rien / Où la poussière pourrait-elle s’amasser ? ». II retourne l’argument poussiéreux de Shenxiu en lui révélant sa dualité foncière. L’expérience en l’homme de Prajnâ n’abolit pas la dualité du monde phénoménal mais lui révèle la nature de « son visage origine d’avant sa naissance », la nature de ce qui demeure en lui « éternellement jeune ». On ne saurait rien y ajouter, ni rien retrancher. On ne saurait que la pervertir.

 

Si le monde phénoménal n’existe que par la volonté (« l’intention initiale ») et la vertu de Prajnâ, à quoi peut bien servir de le purifier ? Ce serait du même coup vouloir purifier Prajnâ qui n’en a nul besoin puisqu’il est « hors clivage » de toute éternité. « Le visage originel avant la naissance » renvoie dos à dos la vie et la mort. Pris entre ces deux pôles, il n’existe qu’un choix possible : découvrir le sens (au sens de « direction » et de « signification ») que la vie pourrait avoir si on décide un jour de ne pas la gâcher. Trouver « le visage originel avant la naissance », c’est découvrir le « visage éternel après la mort ». C’est exactement le même. C’est le visage de Prajnâ. Mais entre temps, le sujet aura dû combler le fossé qui sépare le destin impersonnel (la mort, en tant que paradigme du principe de réalité) de sa destinée individuelle (la raison d’être de sa vie) pour accomplir sa propre destination (la « direction » dans le parcours).

 

Hui-Neng ne propose donc qu’un chemin : faire l’expérience de Prajnâ, de manière active, directe, subite. C’est pourquoi il n’y aura jamais de longues diatribes philosophiques dans le Zen. Il se situe toujours au cœur de l’action et de la réalité concrète. Les techniques de méditation ne peuvent être qu’un palliatif car l’essentiel est de laisser advenir spontanément l’activité créatrice et illuminatrice de Prajnâ en gardant la foi et l’esprit d’investigation. En refusant une terminologie abstraite ou un mysticisme spéculatif, Hui-Neng permit au Bouddhisme indien de devenir véritablement chinois. La méthode est simple, concrète, pratique.

 

Là où un maître indien dit : « Pénétrons dans l’ultime vérité de l’esprit / Et nous n’avons ni choses ni absence de choses ; / illuminés et non illuminés – ils sont les mêmes ; / Il n’y a ni esprit ni choses matérielles. »… le maître chinois s’exclame « Wu » (il s’agit ici de l’onomatopée de l’aboiement) à la question d’un de ses élèves : « Un chien a-t-il la nature du Bouddha ? » Hui-Neng fustigera donc toujours le quiétisme du courant gradualiste, comme en témoigne l’exemple suivant:

 

Moi, O-Luan, je sais un procédé pour effacer intégralement toutes mes pensées. Le monde extérieur ne vient plus exciter l’esprit. En moi l’illumination mûrit chaque jour.

 

Hui-Neng répondit comme suit :

 

Moi, Hui-Neng, je ne connais nul procédé. Mes pensées ne sont pas supprimées. Le monde objectif excite à jamais mon esprit. Et à quoi sert de faire mûrir l’illumination ?

 

 

Illustrations :

  • (2) : Shi Ke Zen, maître Chan du Xe, Chine
  • (1), (3) : Hakuin Ekaku (白隠 慧鶴) maître Zen japonais, 1686-1769

 

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